LE DERNIER RECTEUR des Glénan : Célèbre aux U.S.A ! ! ! par Louis-Pierre Le Maître
Cap Cavalspécial Glénan

Pour avoir cosigné avec Michel GuéguenLe cercle de mer ", Louis-Pierre Le Maître était bien placé pour parler en connaisseur de l'archipel. Il nous révèle cette fois une information tout à fait inattendue, recueillie outre-Atlantique, sur les traces d'un recteur des Glénan. Ceci par l'entremise d'un roman dont une américaine situa l'intrigue en ces lieux, et qui fut publié avec succès en anglais.

Curieux cheminement qui témoigne de la connaissance des lieux par l'auteur. L'historien Concarnois a essayé en lisant entre les lignes de déceler la partie vraisemblable et historique du roman.

"Guenn, a wave on a breton coast"

En 1883 paraissait aux Etats Unis un roman fleuve d'un genre exotique nouveau. Diffusé depuis Boston, cet ouvrage de 439 pages : "Guenn, a wave on a breton coast", évoque à grandes touches colorées et souvent pathétiques le séjour d'un jeune peintre américain, Everett Hamor, dans le port sardinier de Plouvenec, face au mystérieux archipel des Lannions. Evidemment l'artiste est en quête d'un modèle : ce sera Guenn, une petite ouvrière d'une conserverie locale. Derrière ce Plouvenec de celtique convenance, on aura reconnu Concarneau avec, au large, les îles de Glénan : " ...The group of barren islands far away, whose line las barely perceptible at the horizon ".

L'auteur, Miss Blanche Willis Hounvard avait effectivement résidé quelques temps dans le grand port Cornouaillais. Œuvrant dans l'atelier de son compatriote Edward Simmons, elle avait donc vécu de dedans les coup de cœur de cette colonie artistique cosmopolite "généralement acceptée par les indigènes avec une stupide tolérance". On ne s'encombre pas de nuances en débarquant des States. Quoi qu'il en soit, après "Aunt Serena" et "One summer", "Guenn" viendra consa- crer outre-Atlantique la carrière d'une romancière aussi experte à dresser des successions de scènes de genre, qu'à emmêler l'écheveau de passions contradictoires en demi-teintes.

Le roman

Plouvenec - le fait est uni- versellement admis - est au coeur d'une "région d'ignorance, de superstitions et de pittoresque beauté" où tous les marins sont ivrognes et se battent, toutes les jeunes filles vouées d'avance à la débauche et où tous les notables engorgés de vermouth et d'absinthe n'ont d'autres loisirs que de ressasser leurs ran- cceurs monarchistes à la terrasse de l'hôtel des Voyageurs. A peine débarqué de l'omnibus qui l'a conduit jusqu’en ce lieu de prédilection, Everett Hamor s'en va chercher l'inspiration du côté de La Croix. Parmi les groupes de femmes qui attendent le retour de la sardine. Là, bien sûr, se trouve Guenn. "By jove, what a model ! ... cette fille devra poser pour moi". Fragile et vive, elle ne cessera de le hanter : pourtant si elle constitue la trame effective du roman, très vite elle en arrive à s'estomper derrière un autre personnage plus solide, plus poignant, plus attrayant aussi: le recteur des Lannions, des Glénan.

L'abbé Thymert,recteur des Lannions

Everett l'a d'abord vu surgir, comme un ange divin, ramenant à la raison deux pêcheurs déchaînés qui se battaient à coups de sabots : "Un grand homme sombre, en soutane de prêtre, retenait le marin, non par sa seule autorité sacerdotale mais par la puissance de ses excellents biceps". Une parole a suffi pour régler le tumulte et voilà le peintre totalement ébloui, subjugué. Partant de cette inattendue rencontre, l'auteur va élaborer de façon très complexe, très américaine, une suite d'approches, de relations, d'admirations et de tensions. Pour Everett, Guenn n'est plus que le prétexte de la découverte de l'autre (le recteur veille sur elle depuis la mort de sa mère)

Ordonné pour Les Lannions, son premier poste, Thymert y était demeuré parce que ses supérieurs avaient discrètement conclu qu'il serait impossible de lui trouver un remplaçant. Un homme ambitieux ne se serait pas contenté d'une telle situation : une centaine d'âmes, de pauvres pêcheurs dont les grossières maisons étaient semées de ci de là sur les neuf îles battues par les vents...

Prêtre, docteur, soutien des femmes et amis des époux, assez fort pour faire cesser une bagarre d'ivrognes, pas assez absorbé dans ses prières et méditations célestes pour sentir quand les querelles cherchaient à se développer, Thymert était le roi de ces îles sauvages.

A tout moment, de jour comme de nuit, alors que le Loch risquait d'être à moitié submergé, que les vagues assiégeaient Fort-Cigogne ainsi qu'une armée, grondant contre les grands rochers de Penfret, comme dans un effort jaloux pour atteindre le sommet du phare, sans souci de l'ouragan et du danger, il s'en allait au premier signal de détresse pour administrer son peuple. Souvent aussi, dans la rude chapelle du Loch, aux murs raboteux ornés d'ex-votos de navires et d'éclatantes images de Notre-Dame des Iles, la messe était expédiée à une vitesse miraculeuse ..." quand le recteur avait entendu dire qu'un tout petit gamin s'était cassé une jambe sur la plus lointaine des îles".

Visite du peintre Everett Hamor sur les îles

Images quasi-mythiques d'un pasteur devenu pêcheur d'hommes, pêcheurs parmi les pêcheurs, vérité première et nécessaire des tenants de la paroisse des Glénan, plusieurs fois souligné par des voyageurs à l'ancre.

Everett Hamor aussi, a voulu se rendre sur place, accompagné de deux amis. "Ils longèrent le phare de Penfret, le Fort Cigogne, le hameau de maisons des pêcheurs dé Saint Nicolas et la rudimentaire chapelle du Loch. Ils ne virent pas de grandes lignes jaillissantes, point de falaises élevées, rien pour attirer "l’œil ordinaire", rien de pittoresque. Stériles, désolées, avec de longues étendues de sable immaculé, rencontrant de longues étendues d'herbes sauvages, révélant de liquides profondeurs d'or, de pourpre, de vert étincelant - royale splendeur de couleurs telles qu'on en rêve emplie une caverne marine de lumière- les îles impressionnèrent les artistes par leur extraordinaire détachement du monde .... Les Lannions n'appartenaient pas à la terre mais au vaste royaume de l'océan".

Débarquement furtif sur la plage du Loch. Un minuscule jardin empli de coriaces salades, un clapier lesté de solides galets. Sous le porche de l'église de bois, le prêtre attend les visiteurs le fusil à la main. Mais c'est pour prévenir les voisins des autres îles de l'heure de la messe. Visite rapide des lieux: la salle à manger-bureau, la petite cuisine sur la gauche du chœur, quelques lits, "l'horrible" statue de Notre-Dame des Iles. On se croirait dans un bateau qui aurait mis les voiles pour regagner l'Espagne. Le recteur lui-même inspire des idées de croisade maritime et celtique.

Ce prêtre-là, qui lit Virgile dans sa chapelle, qui est capable d'entrer en grande colère quand un hôte, étranger de surcroît, se permet de critiquer les Bretons et surtout les marins, ce prêtre-là connaît parfaitement la douleur du monde et ne s'embarrasse pas de sentiments, de nuances de l'âme. Quand le peintre lui propose de faire une toi e, il a cette réponse brutale : "Je veux une crucifixion. Et faites l'agonie aussi terrible que vous le pourrez".

L'Américain a. fait de Guenn son modèle pour un Salon; il a voulu aussi saisir l'âme du prêtre, trouver la faille dans la charpente pour com- frendre la force. Lui aussi, subjugué 'a peint.

Et un soir, la charrette de la mort passe en grinçant, sur la dune du Loch. On retrouvera le corps de Guenn ... noyée. "A wave on the breton coast" ...

Du roman à l'histoire

Ce livre a ses clés, si faciles qu'elles deviennent des passes. Plouvennec-Concarneau, les Lannions-les Glénan; Everett Hamor est le peintre Simmons chez qui réside l'auteur (Il refusera évidemment de se reconnaître); l'auteur aurait peut- être rêvé de jouer les modèles, d'être une fraîche Concarnoise, pourquoi pas Guenn ?

Pour des raisons qui ne peuvent tenir qu'à la forte impression ressentie par celle-ci, le prêtre a pratiquement gardé son nom. Le recteur Thymert est Jean-Noêl Thymeur, né à l'île de Sein le 1er janvier 1845, nommé recteur des Glénan à 34 ans après un premier stage comme vicaire à Ouessant. Sa vocation devait être de ne jamais quitter les îles. Excellent marin comme tout bon Sénan, parfois même intrépide, on le voit plonger au début de 1881 "dans les eaux glacées pour amarrer deux lougres qui s'en allaient à la dérive. Quelques mois plus tard il se jette trois fois à la mer, sauvant deux femmes et un mousse dont le bateau avait chaviré" (in " Le cercle de mer" de Michel Guéguen et Louis Pierre Le Maître, p. 205 et 206). Jean-Noël Thymeur, devenu héros de roman aux Etats-unis, sera le dernier recteur des Glénan. Sa chapelle ayant été fortement endommagée par une forte tempête il se retira à la fin de 1883 dans son île natale. Tout de suite après il reprenait le service à Molène. Avait-il toujours l'excellente constitution que lui prête l'auteur ? Après juste un an dans sa nouvelle paroisse, on l'embarquait pour la maison Saint Joseph à Saint Pol de Léon. Et c'est là qu'il mourut le 15 décembre 1885, âgé de 40 ans.

Curieusement son coffre de marin où il avait rangé ses humbles effets lors de tant de déménagements maritimes, devait revenir aux Glénan près d'un siècle plus tard, lorsqu'un lointain neveu s'y trouva nommé gardien de phare.

Louis-Pierre LE MAITRE

 

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