UNE TERRE DE RENCONTRES par Michel Guéguen
Cap Cavalspécial Glénan

Une poignée d'îlots minuscules balayés d'embruns par les tempêtes de noroît, un vallonnement d'ajoncs, de fougères et d'herbes roussies de soleil et de sel... Certes un paradis pour les sternes et les goélands, penserez-vous, mais sûrement pas un lieu ou fixer sa demeure ! Tout juste peut-être le temps d'une partie de pêche, d'une escale de quelques jours ou d'un été de farniente... Et pourtant, demandez donc aux derniers sédentaires accroches a Saint Nicolas ou au Loc'h s'ils souhaiteraient meilleur mouillage. Prenez le temps d'interroger les milles traces laissées par les hommes qui vécurent là. C'est tout un monde cosmopolite, surgi du passe, que vous réveillerez soudain car les Glénan, loin d'être de simples récifs redoutes de marins, furent tout au long des siècles le lieu de rencontre d'hommes venus de tous les horizons.

Au delà des brumes de l'histoire

Les hommes de la Préhistoire avaient-ils fait de ces terres solitaires un lieu privilégié ou honorer leurs morts ? Rarement ailleurs on rencontre une telle concentration de monuments funéraires, datant notamment de l'âge du bronze. Que ce soit sur Penfret, Saint Nicolas et surtout l'île du Loch, partout les spécialistes ont mis a jour dolmens, tombelles, haches et tessons de poterie. Le néophyte lui-même ne peut rester indiffèrent devant ces coffres de pierre du Loch si parfaite- ment conserves qu'ils furent réutilisés au siècle dernier pour ensevelir les noyés trouves sur le rivage. Ou vivaient ceux qui choisirent ainsi les Glénan pour nécropole ? Furent-ils les premiers habitants des îles ou leurs radeaux n'abordèrent-ils ici que pour l'ultime voyage ? A moins que l'on préfère accorder foi a cette légende d'une chaussée de géants joignant jadis Beg-Meil a l'archipel...

Nous ne citerons que pour mémoire le temps ou les dunes de Penfret ou de Bannanec servaient de lieu de détente aux pirates arabes, espagnols et hollandais qui, jusqu'au XVIIeme siècle, firent des Glénan leur repère favori.

Tout comme Houat et Hoedic, ce sont les moines du Rhuys qui prétendirent les premiers tenir ces îles... du roi Gradlon, baptisant du même coup l'une d'elles du patronyme de l'un des disciples de Saint Gildas : Nicolas. Mais le premier a pouvoir exhiber des titres authentiques sera Nicolas Fouquet, surintendant des finances du Roi qui achète en 1661 ces "... isles de Glenan, scittués en l'évesché de Cornouaille en la coste de la mer, demeurez stériles et infertiles et inhabitées". Que comptait-il en faire ? L'histoire ne lui laissera pas le temps de le dire car il sera disgracie peu après et les Glénan... retourneront aux moines.

Hommes de la terre, de la mer et de guerre

Pour aller habiter les Glénan, les volontaires sont nombreux. L'aventure en vaut en effet le risque car les parages sont poissonneux et on leur fait miroiter l'exemption de tout impôt ainsi que d'un droit de taxe sur les navires marchands venant relâcher. De plus les corsaires de tout poil sont prêts a payer bon prix des vivres frais ! Le premier a tenter le coup sera un négociant de Lanriec du nom de Pastoureau. En 1714, il s'y installe et fait aussitôt bâtir un grand enclos avec maison, presse a sardines couverte de tuiles, chapelle "avec une bouge couverte de paille et un four".

Le duc d'Autun, pourtant, voit d'un œil suspicieux cette mise en valeur : "Plus ces îles deviendront fertiles et plus elles seront exposées, en temps de guerre, devenir la proie des corsaires ennemis" surtout que deux puits d'eau douce et des mouillages très surs en font l'endroit idéal pour rester en embuscade. Il faut y établir un ou plusieurs forts pour empêcher ces débarquements menaçants. En juin 1717, le maréchal de Montesquiou donne son aval: un fort est la seule solution pour écarter les ennemis et mettre en valeur l'archipel. "Ce corps de garde, par des signaux avertirait la cote qu'il y a des corsaires caches. Cela mérite attention ! "

En 1756 enfin, débarque a Saint Nicolas une cinquantaine de militaires. Le hasard des mouvements de troupes les a fait tenir garnison à Concarneau et c'est assurément la première fois qu'ils voient la mer. Ils sont en effet originaires de la région de Cambrai et ouvrent des eux ronds en se voyant transformes en Robinson. Ils seront bientôt une centaine, logés dans d'infâmes baraques, tandis que sur l'îlot voisin de Cigogne montent petit a petit les murailles de leur futur fortin. Curieuse population que ces militaires aux uniformes chamarrés qui essaient de tuer le temps entre la taverne clandestine installée a leur intention par quelques pécheurs astucieux, et le four du boulanger que l'intendance a fait construire. Si encore ils comprenaient quelque chose a ce qu'essaient de leur baragouiner les indigènes !

Bientôt une partie du détachement peut s'installer à Cigogne. Hélas, la vie est encore plus pénible: les casemates suintent d'humidité et le transbordement des vivres est un vrai calvaire. On est souvent réduit aux infects "barils de réserve": lard sale et biscuits infestes par les rats. La dysenterie est plus redoutée que l'Anglais, et le chirurgien et l'aumônier ne sont que de peu de secours.

Sur Saint Nicolas, les civils se succèdent, tout a la fois fermiers, pêcheurs, presseurs, contrebandiers et sauveteurs. Délaissant son manoir de Fouesnant, un certain Pierre Lheretere, sieur du Cap-Coz, s'installe avec sa femme et enfants et élève quelques vaches. Apres lui, Landois Clemeur, autre original en quête de fortune établit ses presses a sardines, tente diverses cultures et engraisse vaches et moutons. Son fermier, André de la Roche, lui aussi petit hobereau a la recherche de solitude, se montre satisfait de cette vie hors du commun et affirme à qui veut s'entendre:" Il n'y a point de meilleure terre en Bretagne, de plus beaux légumes et de plus belles asperges". De temps a autre, un baril d'eau-de-vie ou de viande échappé de quelque voilier naufrage, vient adoucir l'ordinaire.

A partir de 1784, une colonie inattendue et dont personne non plus ne comprend rien au langage des pêcheurs du coin, vient s'établir aux Glénan. Ces nouveaux venus, spécialistes de la fabrication de la soude de goémon, sont tous natifs de la région de Granville. Pendant de nombreuses années, le printemps les verra revenir brûler les algues dans les tranchées de pierre.

Acquéreur des îles lors de leur vente comme bien national, le procureur de l'Amirauté, Alain Kernafflen de Kergos à de grandes ambitions pour celles-ci. Il y installe un fermier et fait transborder une vingtaine de bêtes sur Penfret. Ansquer, son homme de confiance, tient un compte scrupuleux des bouvillons et poulains vendus pour son compte sur le continent, mais a chaque fois quel voyage épique !

La fortune des îles

La Révolution a ramené aux Glénan la crainte des escadres ennemies. Le fort est réarmé. Cette fois ce sont cinquante volontaires du pays de Blois qui constituent la majorité de la population insulaire, voisinant avec les normands, et les fermiers cornouaillais. Penfret, en revanche, est devenue terre anglaise: hors de portée des canons de Cigogne, les hommes de Pitt ont installé sur l'île un véritable village de tentes, remis le puits en état et défriche les champs...

En 1813, nouvel essor des Glénan, avec la venue a Saint Nicolas de la fille d'un ancien terre-neuvas, la demoiselle Bouillon. De Kergos lui a afféagé l'île pour établir une sécherie de poissons semblable a celles déjà mises en place par son père a Molène et a Sein. En peu de temps l'archipel va voir augmenter sensiblement sa population: les pêcheurs de sardines sont devenus traqueurs de lieus, de juliennes et de raies qu'ils vendent a la sécherie Bouillon. Sur Saint Nicolas, sont apparues de nouvelles cabanes de planches qui servent de dortoir a ceux qui préfèrent dormir sur place.

Avec la paix revenue, on peut enfin songer a exploiter véritablement les terres. Chaque île a maintenant son fermier : Favennec, Le Corre puis François Souffes, Jacques Le Guyader... débarquent bêtes et ménage. Un normand de pure souche puisqu'il vient de Flamanville, va y mettre les pieds en 1837: Pierre Roulland. Sans doute venu comme soudier quelques années plus tôt a-t-il compris alors le parti qu'il pourrait tirer de ces terres. Son frère Jean-Christophe s'installe a son tour au Loch et s'y marie a une fille Souffes... de Penfret. Les Roulland ne tarderont pas a être connus a Concarneau ou l'un des fils s'installera comme présseur et deviendra maire de la ville en 1884.

La "commune" des Glénan

Deux phares, un sémaphore ont été construits sur l'archipel, attirant une nouvelle population de "fonctionnaires". A Saint Nicolas un grand vivier a crustacés offre un appréciable débouché aux caseyeurs bigoudens qui vendent sur place leurs prises. Certains passent presque toute l'année aux îles. A la fin du XIX'', la population officielle de l'archipel atteint presque la centaine. Avec les pêcheurs de passage, la plupart de Loctudy, Le Guilvinec et Penmarc'h, c'est un véritable va et vient continuel, a tel point que les autorités religieuses ont cru bon d'établir une nouvelle chapelle et la municipalité de Fouesnant, dont dépend officiellement l'archipel, un bureau d'Etat-Civil. Jean Larsonneur, le fermier du Loch, devient ainsi maire par délégation et doit désormais enregistrer naissances, mariages et décès. Certains cependant, continueront comme par le passe préférer faire le voyage de Concarneau pour leurs déclarations : Gougat Larsonneur, marin décédé aux Glénan, Jeanne Baudry, fille du 6 gardien de phare décédée a Penfret, Marie Cabaret née aux Glénan... Il est vrai que les liaisons régulières du "Véloce", le voilier des Ponts et Chaussées qui apporte vivres et courriers, facilitent grandement les contacts avec la grande terre.

Glénan, carrefour du monde

Quand se déclenche la deuxième guerre mondiale, existe déjà l'"hôtel restaurant" ouvert par le bigouden Pierre Boderé. Durant l'été, en effet, des vapeurs venus de Quimper déversent désormais sur l'île de pleines batelées de visiteurs. Téléphone, radio ont réduit les distances.

Apres Anglais, soldats venus du nord, du val de Loire, Normands, Leonards et Bigoudens, d'autres occupants bottes et casques vont s'installer a leur tour sur les îles: soixante-quinze fantassins débarques de Germanie découvrent ébahis cette portion de terre de France qu'ils ont mission de défendre contre l'envahisseur... anglais !

La paix est revenue sur les Glénan mais le monde n'est plus le même: le moteur a remplace la voile; les pêcheurs ne restent plus sur les îles, les pâtures peu a peu ont laissé la place aux herbes folles. L'automatisation a ramené a terre les gardiens de phares. Langoustes et homards se font rares. Le tourisme et la détente ont définitivement pris le pas sur la pêche : résidences particulières, mouillages pour plaisanciers, restaurants de fruits de mer... C'est par dizaines de milliers que débarquent, des les beaux jours, Parisiens huiles de frais, Anglaises coiffées de paille, Bavarois rubiconds, Belges, Italiens. Non loin de là, les plongeurs du Club International hantent les herbiers de zostères tandis que sur le plan d'eau de la Chambre évoluent les stagiaires du centre nautique.

Aujourd'hui comme hier, sur quelques arpents de terre, l'archipel de Glénan fait résonner des accents venus des quatre horizons du globe.

Michel GUEGUEN

 

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