Les Limules de l’île du Loc’h Par Gwenn-Aël Bolloré
Pays de Quimperspécial Glénan

Limule, d'après un ouvrage du XIX, collection de Gwen-Aël Bolloré.Vestiges vivants de la préhistoire

Ce qui fascine l'homme dans les îles, c'est justement leur "insularité". Il y a comme un miracle permanent, car une île est une prison où les êtres déjà sortis des eaux ne peuvent ni entrer ni sortir. Mais Dieu merci, cette fixation des espèces se fait sans cage, sans barreaux, sans contrainte artificielle. Nous sommes bien loin des jardins zoologiques, des élevages et encore plus des sinistres caravanes qui suivent les cirques dans leur pèlerinage sans but, sinon celui de subsister quel qu'en soit le prix.

Mais, lorsque la sélection naturelle a imposé sa loi, les heureux élus peuvent vivre loin des prédateurs. Une île, c'est encore un paradis terrestre, bien entendu avant que l'Homme et sa femme Eve n'y aient posé les pieds et probablement bien antérieurement les genoux.

Heureux possesseur de l'île du Loc'h, située dans l'Archipel de Glénan, j'ai donc cherché à y introduire des animaux qui pourraient y vivre à l'abri de tout souci. C'est ainsi que les trois poneys venus directement des îles Shetland par avion, il y a maintenant quarante ans, y ont proliféré, séduits par cette côte d'azur celtique où nulle mémoire ne parle de loups ou de disettes.

C'est ainsi que les faisans y coulent des jours heureux se gavant de graines et de jeunes fourmis.

C'est ainsi que des espèces rares ou uniques se perpétuent pour, je l'espère, les générations à venir : qu'il s'agisse des fameux narcisses qu'on est en train de tuer à force de vouloir les protéger ou d'une espèce de hanneton endémique unique au monde.

C'est ainsi que l'on peut comme Pline, se gaver de chou de mer même s'il donne, prétendait-il, la colique.

C'est ainsi qu'à l'automne, les cinquante-six hectares de landes et de marais se couvrent parfois de salicomes dont la mort est flamboyante.

Hélas, le paradis n'est pas à la portée de tous et mon essai d'introduction de limules dans l'étang ne sut résister au charme de la fameuse Groac'h, la si belle sorcière.

Il s'agissait d'acclimater ces crustacés archaïques qui subsistent encore, après plusieurs centaines de millions d'années, dans les marais de l'Hudson River, presque aux pieds des buildings de Man- hattan, mais aussi dans le Pacifique et dans la Mer de Chine.

Ces arthropodes, cousins des trilobites, pouvant aussi bien vivre dans l'eau de mer que dans l'eau saumâtre presque douce, pouvant supporter les grands froids continentaux comme des températures tropicales, me paraissaient tout indiqués pour se multiplier dans l'étang du Loc'h.

Le 28 juin 1971, nous y introduisîmes 30 limules (xiphosura polyphemus - linné 1758). L'acclimatation fut parfaite, il n'y eut aucun décès. La nourriture semblait assez abondante pour subvenir aux besoins de la petite colonie ; il s'agissait en majorité d'insectes et de larves aquatiques. Nous étions donc très confiants, attendant des naissances, lorsque survint en 1976 ce que l'on a appelé "l'année sécheresse".

Tous nos espoirs furent ruinés car le plan d'eau vint à sec. La boue sécha et les malheureux crustacés moururent pris dans une gangue dure comme de la pierre.

C'était pour moi une rude leçon, l'homme ne devait pas jouer à "l'apprenti sorcier".

De cette fable, j'ai tiré un petit texte qui, avec d'autres de la même veine, parut aux Editions Gallimard, sous le titre "Suivez le crabe". En voici un court extrait :

"Après quelques heures de sommeil, nous partons avec 32 limules, en laissant 11 dans les aquariums du Musée Océanographique de l'Odet.

A midi, l'opération est terminée et déjà nos arthropodes s'ébattent dans l'étang. Or nous constatons que sur les 32 sujets, 22 sont des mâles et seulement 10 des femelles.

Par conséquent, les 11 restées à terre doivent obligatoirement être des femelles ! Nous décidons alors de ramener 2 mâles dans le but de tenter une reproduction en aquarium. A 17 h, nous sommes de retour à Bénodet, notre port d'attache de l'époque.

Sur le quai, un estivant bricole un petit dériveur, et, voyant le seul panier dont nous sommes chargés, nous lance, goguenard :

"Alors, cette pêche miraculeuse ?..." Je ne sais quelle mouche me pique, et tranquillement je lui réponds :

- Ce n'est pas brillant, mais nous avons pris dans nos filets deux bestioles vraiment bizarres !

- Ne voué en faîtes pas, nous lance le touriste. Cela fait des lustres que je passe mes vacances ici, la faune sous-marine n'a aucun secret pour moi !"

Je sors de mon panier les deux limules et les pose à terre où elles commencent à progresser en direction de notre "spécialiste".

Tête du naturaliste amateur qui doit bien convenir que "lui non plus n'a jamais rien vu de tel".

Mais le gag ne s'arrête pas là, car à la fin du mois de juin, les estivants ne manquent pas en Bretagne. Les voilà qui rappliquent de toutes parts, appareils photographiques au poing. Et de mitrailler les deux phénomènes. Lorsque l'un d'eux propose d'alerter la presse...

Nous pensons que le canular va trop loin et nous plions bagage le plus discrètement possible.

Un coup de fil aux journaux locaux permettra d'éviter une publicité... vaseuse, à cette innocente mystification."

Depuis cette mésaventure, je suis beaucoup plus circonspect bien que de nombreux projets soient alléchants.

Par exemple, les kangourous qui, comme tous les zoologistes le disent, trouveraient des conditions de vie idéales. Mais ce serait sans compter, l'été, avec les chiens incontrôlables amenés par les plaisanciers et qui instinctivement poursuivent ces aplacentaires.

Par exemple, les sphenodons, ces grands lézards de Nouvelle Zélande, en voie de disparition dans leur pays. Mais ce serait sans compter avec les rats qui infestent l'archipel et dévoreraient leurs œufs. Par exemple... arrêtons-nous là. La faune et la flore sont assez riches pour contenter le plus difficile de celui que l'on appelait naguère "l'honnête homme".

Profitons de ces îles "du commencement du monde" telles qu'elles sont avant que les milliers de touristes vomis par une armada de vedettes sans voile, comme les vaisseaux interstellaires, ne les transforment en décharge publique.

Profitant du vol somptueux d'un Fou de Bassan avant que son image ne rejoigne, oh ! combien lointaine, celle d'un ptérodactyle déjà condamné à disparaître.

Gwenn-Aël Bolloré

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