Pierre BODERE, Marin Pêcheur - 1901-1983 - De Treffiagat aux Glénan par Adrien Bodéré et Annie Palud
Cap Caval N° 19

Quiconque a séjourné aux îles de l'archipel des Glénan en garde la nostalgie et la marque indélébile. Ce fut le cas de Pierre Bodéré, marin pêcheur bigouden, qui y passa l'essentiel de sa vie active. Son neveu, Adrien Bodéré, qui l'accompaqna souvent, s'est souvenu de ces moments privilégiés qu'il a consignés dans un carnet de notes. Joies simples de la dure vie quotidienne des laboureurs de la mer dans une nature fruste mais intacte,

loin du monde fébrile qui s'agite et se bat de par le monde. Il a voulu témoigner de cette époque, de sa jeunesse et d'un homme de caractère qu'il admirait et dont le destin fut exemplaire à bien des égards. Il s'est confié à Annie Palud qui a su retranscrire avec justesse une série d'entretiens avec lui.

Le 1er avril 1901, mon oncle Pierre Bodéré voit le jour à Treffiagat au "Ty Ru", hameau de Kreisker dans une famille qui comptera dix enfants. La maison de Pierre est située à deux pas de la mer. C'est à Pors Treillen qu'il retrouve ses camarades de jeux à bord des plates, qu'il communie avec la mer en faisant ses premières brasses.

Si, à la veillée, sa mère l'initie comme ses frères et sœurs à tourner le crochet pour effectuer la dentelle au point d'Irlande, une des seules activités rémunératrices pour les femmes avec les usines de conserve, il passe ses journées d'hiver au Loc'h, étang littoral ou se dresse un menhir en forme de misaine et qui sépare Léhan de Kreisker. C'est là, à bord d’une vieille plate remise en état, qu'il pêche anguilles et plies, que ses filets rebutés maillent des canards à la poursuite de leur proie. Quand il n'est pas à l'étang, il pose des hameçons appâtés de vers pour ferrer les oiseaux migrateurs (vanneaux huppés, pluviers dorés, grives...) avec ses frères et les autres garçons de Léchiagat, piège les étourneaux sur les tas de goémon décomposé destiné à l'amendement des cultures.

Cela permettait à la famille d'améliorer et de diversifier ses repas et la solidarité naturelle des Bodéré regroupait autour de la marmite au Ty Ru, à la veillée, voisins et amis.

Découverte des Glénan

Pierre, à l'âge de six ans, a déjà fait la découverte des Glénan à bord du canot de son père Louis, le "Volonté de Dieu". Celui-ci y pratiquait diverses pêches (casiers, lignes, palangres, filets) comme de nombreux bateaux séjournant à l'archipel. Il passe la nuit dans le canot mouillé dans la "Chambre" (mouillage au sud de Saint-Nicolas), enroulé dans un "Kapot-braz" (grande cape avec capuchon en grosse toile doublée d'une couverture de laine). Quand la mer est trop houleuse, il reste sur l'île en compagnie des Gâvrais qui pratiquent la pêche aux aiguillettes, mulets, prêtres. Lorsque son père accoste à la cale, il se joint aux autres pour le débarquement des filets étrillés sur l'herbe rase. Le soir, assis près du grand chaudron noir rempli de cotriade, il écoute inlassablement les récits de pêche que déjà il rêve de vivre. Ce premier voyage sur la mer et dans les îles exerce sur lui une telle fascination qu'il n'aura de cesse de le renouveler dès que l'occasion s'offrira à lui.

Le 2 avril 1914, alors qu'il vient d'atteindre l'âge légal d'inscrit provisoire, il devient mousse sur le "Volonté de Dieu". Bien entendu, comme tous les autres garçons, il à pris la mer pendant les vacances scolaires. Il arrivait aussi fréquemment qu'il "sèche" l'école pour aider à la pêche saisonnière comme celle des maquereaux de dérive pratiquée lors des passages de bancs entre les Etocs et Resken. Sa mère s'est par- fois jointe à l'équipage dans ces moments-là.

Le 8 avril 1919, il est inscrit définitif sous le n° 8649 au quartier de Quimper. Son incorporation étant proche et la saison de pêche terminée, il ne reste pas inactif. C'est l'occasion pour lui de rejoindre à Noisiel (Seine et Marne) sa sœur Anna et son beau-frère Jacques Pochet, mariniers, et de tester un tout autre genre de navigation. Il travaille et vit avec eux sur l'une des péniches de la Chocolaterie Menier jusqu'au 14 mars 1921, date de sa levée pour effectuer ses obligations de service militaire. Il se rend au 2ème dépôt des Equipages de la Flotte à Brest et embarque le 1er septembre 1921 sur le cuirassé 'Voltaire" qu'il quittera le 1er février 1922.

Blessé et réformé

Muté au 5ème dépôt de Toulon, il "met son sac" aux services aériens du 5ème Arrondissement Maritime, puis au C.A.M. de Cuers-Pierrefeu le 16 juillet 1922, sous les ordres du commandant Duplessis de Grénédan, le héros de Dixmude. En avril 1923, Pierre fait une chute de 7 mètres du toit d'un hangar d'aviation. Grièvement blessé, présentant de multiples fractures, il est hospitalisé et son état inspire de sérieuses inquiétudes au point que ses parents sont prévenus par les Autorités Maritimes. Sa farouche volonté de s'en sortir, une rééducation physique nocturne intensive à l'insu de tous, particulièrement du personnel médical, sa sobriété permettent à cet homme par ailleurs vigoureux de se rétablir sans séquelles apparentes en moins d'une année. Le 22 février 1924, il est réformé définitif et revient dans sa famille. Son élément naturel est la mer et dès le 1er vril 1924, il reprend la pêche sur le "Klask Bara" comme matelot petite pêche. Il fait construire aux chantiers Le Gall à Pont-l'Abbé-Lambour un canot baptisé "Christiane" du prénom de sa filleule qu'il arme le 29 mai 1924 comme matelot-patron. Mais ce canot ne lui convenant pas, il le vend en 1925. Maintenant qu'il est son propre patron, Pierre pratique sa pêche uniquement aux Glénan. Il fait escale à l’île aux Moutons où il retrouve l'une des filles des gardiens de phare, Marie Quéméré. Marie a vécu ses premiers mois au phare de Tévennec, un îlot rocheux au nord-ouest de la Pointe du Raz. Peu de temps après, ses parents s'installent au Phare de l'île aux Moutons (Moëlez en breton), l'île la plus au nord de l'archipel des Glénan. C'est là qu'elle passera son enfance et son adolescence avec ses dix frères et sœurs. Les bateaux mouillant à l'archipel, caseyeurs, ligneurs, maquereautiers, sardiniers sont si nombreux qu'il aurait été possible d'aller à pied sec de Moëlez à Penfret quand ils se déployaient d'une île à l'autre. Et les soupirants ne devaient pas manquer pour cette jeune fille parmi tant de jeunes marins... Aussi si Marie ne l'avait pas encore "cadré", Pierre l'avait déjà choisie. Elle était une fille des Iles et il aimait les Iles... et Marie.

Ils se marient civilement le 11 avril 1926 à Treffiagat et religieusement à l'église Saint-Nonna à Penmarc'h. Ce fut un double mariage, l'autre mariée étant la sœur de, Pierre, Anne-Marie-Bernadette Marie. La même année, Pierre s'installe avec sa femme à Saint - Nicolas à "Ty Rose". A cet emplacement se trouvait auparavant une ancienne cantine en bois construite par les militaires au XVIIIème siècle. Ils deviennent les gardiens des viviers Le Corre du Guilvinec. Ces viviers flottants avaient appartenu à la Maison Richard de Lesconil et furent exploités par la famille Quéméré, gardiens de phare à l'Ile aux Moutons d'où on les transféra à Saint-Nicolas.

Pierre s'adonne cependant à son activité première, la pêche à bord de son canot "Aidons-nous". Il n'y a pas une roche dont il ne connaisse le travail en fonction des vents, des courants, du coefficient des marées. Il sait les habitudes de chaque espèce de poissons, des crustacés. Son excellente connaissance de l'environnement lui sera d'une grande utilité quand il se portera au secours des hommes et des navires perdus dans la tempête. La mer toute puissante ne pardonne pas à ceux qui se hasardent dans l'archipel en méconnaissant le semis de récifs qui entourent les îles.

Il avait été à bonne école avec son père "ar Bodéré koz" dont beaucoup à Léchiagat se rappellent encore certaines expressions d'humour bien à lui.

A ce propos, j'aimerais conter une anecdote que j'ai vécue avec mon grand-père, le père de Pierre. J'avais environ dix ans et il m'avait emmené à la pêche aux pironneaux (dorades), mon poisson préféré. J'avais pour tâche de mouliner les têtes de sardines bien faisandées dite de "gleurer" (appâter) tout en surveillant ma ligne. Mais ce jour-là ça ne mordait pas. Grand-père suggéra à ma grande joie d'aller à Saint Nicolas. L'ancre levée, le mât rétabli, la voile hissée, nous mîmes le cap sur Saint-Nicolas.

"Je vais faire un somme, Adrien ", me dit-il, "tu me réveilleras à Castel Braz".

Quand je reconnus l'îlot que j'avais longé maintes fois lorsque j'accompagnais mon père à bord de son langoustier pour nous rendre aux îles, je le prévins.

- "Je ne vois pas Castel Braz" me répondit-il.

Je me rendis compte avec effarement que la vue de mon grand- père avait beaucoup décliné et que cette situation nous mettait en péril vu les abords dangereux de ces îles entourées de rochers parmi lesquels il fallait naviguer avec prudence et précision.

- "Ah oui !", s'exclama t-il, "je reconnais le bruit de la mer autour de Castel Braz". Cela démontre qu'un marin à force de vivre avec et pour la mer développe tous ses sens pour mieux la connaître et la dompter pour éviter les pièges qu'elle peut lui réserver.

Pierre, au tempérament impulsif, accueillit fraîchement son père dont il connaissait la vue défaillante pour avoir pris de tels risques avec l'enfant que j'étais. Après nous être restaurés, on remorqua le bateau à voile de grand-père hors des roches. Je repris la barre jusqu'à l'approche de Lesconil et grand-père reprit son somme avec la même quiétude... Pendant la guerre 39-45, sa famille le contraignit à rester à terre et le "Klask Bara" fut échangé contre une corde de bois, bien utile en cette période difficile.

Une micro-société très active

En 1926, quand Pierre et Marie s'installent aux Glénan, la population sédentaire de l'archipel compte une cinquantaine de personnes dont près de la moitié sont des enfants. Fermiers-goémoniers pratiquant la pêche occasionnellement, pêcheurs, gardiens de phare là l'Ile aux Moutons et Penfret) et deux sémaphoristes à Penfret. A Saint- Nicolas il y a un fermier et deux gardiens de viviers (viviers Le Corre et viviers Prunier).

La ferme de Saint-Nicolas est la plus ancienne des Glénan. Située dans le creux de l'île, protégée par les dunes, elle est à l'abri des tempêtes et possède un puits d'eau douce où les corsaires venaient se ravitailler autrefois. Elle est exploitée par Louis Le Lay de Larvor en Loctudy qui après un court séjour au Loc'h et l'exploitation de la ferme du Drenec s'y est installé avec sa famille. Sur ces terres auparavant fertiles mais progressivement menacées par le sable, quelques sillons de pommes de terre et des céréales produisent de maigres récoltes. La femme de Louis, Mathilde Le Roux, a vécu avec ses parents sur l'île de Quignennec, îlot désolé mais le plus riche en goémon de l'archipel. Elle convainc son mari de l'accompagner au ramassage du goémon rouge de Quignennec destiné à la fabrication de la soude, activité plus lucrative que l'agriculture. Louis Le Lay sera aussi matelot.

Le frère aîné de Pierre, René, épousa Rose Trébern qui vécut aussi avec ses parents, fermiers au Drenec, sur cet îlot pendant la saison du goémon.

Mais ce qui fait la richesse des Glénan, ce sont surtout ses abords très poissonneux et depuis des dizaines d'années chaloupes et canots fréquentent l'archipel où les marins pêchent en abondance des quantités importantes et variées de poissons, des homards, des langoustes.

L'importance du vivier

Depuis qu'Halna du Fretay a fait construire sur le domaine maritime à la fin du XlXème siècle son vivier, repris plus tard par la Maison Deyrolle-Guillou de Concarneau, ce sont des centaines de canots qui mouillent à Saint-Nicolas.

Les ports d'attache de ces marins s'étendent du Guilvinec à la Pointe de Trévignon. De mars à juin ils pêchent des crustacés puis vient la saison des maquereaux qu'ils suivent dans les coureaux en baie de Concarneau jusqu'à fin septembre. Rentrant pour la plu- part dans leur famille le samedi, dès le dimanche soir leurs canots s'agglutinent au mouillage de la Chambre afin de se retrouver sur les lieux de pêche dès le lever du jour, le lendemain.

La pêche terminée, c'est la pesée aux viviers, la mise en ordre du matériel, les réparations des filets ou des casiers et enfin un moment de détente au bistrot "Ty Rose" avant la préparation de la cotriade.

Certains matelots dorment dans leur canot avec pour unique toit la voile cabanée. Les autres dorment dans les îles, se groupant par affinités entre ports, une partie de leur logement rudimentaire servant à la préparation des repas, l'autre pour y dormir sur des paillasses superposées au matelas bourré d'algues ou de fougères desséchées. Mais cela suffit à ces hommes endurcis pour qui le labeur prime sur le repos.

Le domaine des gars de Pouldohan est un simple abri de bois recouvert de toiles goudronnées, attenant aux viviers Prunier. Sous la maisonnette des viviers, le rez-de-chaussée abrite d'autres caseyeurs, à une époque les frères Cosquer et Cap de Lesconil avec lesquels j'ai partagé les vacances scolaires leur délicieuse soupe de poissons et que j'amusais avec mes histoires de jeune adolescent.

Les "mieux-lotis" trouvent refuge dans des cabanes encerclant la cour arrière de "Ty Rose". A Fort Cigogne ils s'entassent dans les casemates du fort datant du XVIIIème siècle. Les murs suintent mais ils y sont à l'abri. La soirée les réunit pour une partie de cartes et parfois de chants accompagnés à l'accordéon. Je me souviens plus particulièrement d'Emile Buhannic et de Jean Le Roux de Léchiagat qui prenaient un vif plaisir à animer ces réunions de leurs chansons et avec lesquels je suis rentré dans ma famille en fin de semaine.

Premier moteur en 1927

La vie de Pierre dans cette île d'un archipel cerné de récifs, battu par les vents, connu à cette époque que de ceux qu'il fait vivre va être bien remplie par ses nombreuses activités qu'il a choisies ou qui lui ont été confiées.

Outre son métier de marin qui est son activité principale, il assurera le gardiennage des viviers Le Corre, les fonctions de patron du canot de sauvetage, d'officier d'état civil, de garde-champêtre et même à l'occasion de "juge de paix".

Pierre surprit un jour de 1927 les autres pêcheurs en motorisant son canot à voile pour lequel il obtint en 1931 le permis de conduire les bateaux à moteur, simple formalité à l'époque qui régularisait une situation déjà établie. Cette initiative sera suivie par les autres marins.

Il exploite l'"Aidons-Nous" jusqu'au 17 septembre 1932 puis achète le "Philippe et Monique" qu'il conservera une année. En effet ce canot conçu pour la navigation à la voile et bien quillé présente des difficultés à forte marée basse en tant que canot motorisé lors de ses échouages dans la Chambre où les herbiers bordés de trous de sable lui donnent une inclinaison trop importante. Aussi parfois à la marée montante il se charge d'eau et ne se redresse pas aisément. Il est d'autre part peu adapté à la pêche aux alentours des Glénan.

Pierre fait construire le "Patience" aux chantiers Hénaff du.Guilvinec et l'exploitera du 8 janvier 1934 au 14 février 1947, embarquant comme matelot sur le "Laborieuse" pendant sa construction. Une semaine de pêche aux maquereaux suffira pour payer la coque d'une valeur de 3200 F. Revendu à Prosper Le Roux et René L'Helgouac'h de Léchiagat, il termine sa carrière, d'après ce qui m'a été rapporté, à Belle-Isle.

Suivra le "Perle -des Iles", une pinasse de 8 m 70, construite chez son ami Pierre Cariou de Larvor à Loctudy qu'il revend à l'âge de la retraite au Centre Nautique des Glénan.

Une retraite active

Mais la retraite chez un marin ne marque pas l'arrêt de toute activité. Aussi il continue jusqu'à son départ définitif de Saint-Nicolas en 1970 à naviguer sur le "Nelly" acheté en 1959 à Auguste Calvet de Léchiagat et qui lui servait auparavant d'annexe pour rejoindre la cale. Ne pouvant assumer à lui seul le travail à bord, Pierre s'est adjoint un matelot. Episodiquement Noël Pichavant, fermier à Saint-Nicolas, Charles Quélennec de Concarneau avec lequel il fait équipe pendant 17 ans, Louis Le Rhun son beau-frère de . 1934 à 1936 à la suite du naufrage de son langoustier "Le Frangin" au sud-est du Loc'h dont l'équipage et lui-même purent en réchapper à bord de l'annexe. Lili Volant, René, son frère aîné, pendant la guerre et Achille, son frère cadet, après le sabordage de la Flotte à Toulon.

A partir de (949, Pierrot, son fils, travaillera à ses côtés. J'ai moi même été membre d'équipage de mon oncle lors des vacances scolaires et ensuite de septembre 1940 à janvier 1941 alors qu'en raison des événements j'ai été mis en "position spéciale" avant de rejoindre le Centre Administratif de Marine de Rochefort.

C'était la saison des maquereaux et j'avais pour tâche de me rendre, comme les autres mousses, dans les usines de Concarneau qui nous fournissaient en déchets de thon servant à lever le poisson. Je me rendais tout d'abord chez Barbe où travaillait Tante Phrasie, épouse de Charles Quélennec. La longévité de sa carrière avec Pierre nous avait rapproché de ce couple où nous étions assurés du gîte et du couvert. Aussi était-ce là, sachant y trouver une amie, que l'adolescent timide que j'étais trouvait un peu d'assurance pour affronter les regards et la curiosité des ouvrières d'usine. On s'informait de mon identité, les commentaires fusaient sur ma personne. L'épreuve (pour moi) terminée, j'étais admis dans ce cercle de femmes et en éprouvait un réel soulagement.

Tandis que Pierre parcourait le port pour d'autres approvisionnements, je préparais la cotriade dans un bistrot-épicerie du port, la Maison Rouge, tenu par une autre Phrasie. C'était une habitude pour tous les équipages car notre retour aux Glénan était tardif et pas toujours assuré si les vents étaient contraires ou par risque de pénurie d'essence en cette période de guerre.

A la nuit tombée, nous faisions cap sur Saint-Nicolas de préférence à la voile pour économiser l'essence si précieuse. Par vent de sud la pinasse remontait mal dans le vent et il nous fallait tirer maintes bordées avant d'accoster à Saint-Nicolas où en raison de l'occupation allemande les phares étaient éteints. Seule nous guidait pour l'atterrage la lampe à pétrole posée par Tante Marie à la fenêtre de la cuisine.

Le bistrot-épicerie de Ty Rose

A part quelques semaines où ils reviennent dans leur famille en fin d'année, le couple Bodéré travaille sans relâche. Marie tient le bistrot-épicerie de "Ty Rose", lieu de rencontre des marins puis l'hôtel-restaurant-café-épicerie que le couple fait construire en 1937 sur une partie de l'île achetée à la famille Le Corre. Grâce à ses talents culinaires, elle développe une restauration où chacun quelle que soit sa condition (sédentaire, clientèle de passage) trouvera un plat à son choix. On peut y déguster de bonnes matelotes, ragoût de congre, vieilles et autres poissons, coquillages, crustacés, civet de lapin et canard rôti, et même du homard à l'armoricaine.

Pour assurer toutes ces tâches, elle se fait seconder pendant la saison estivale qui fait accoster aux Glénan des vacanciers aisés et émerveillés par cet archipel. Célestine Quideau puis Anna Durand travailleront à "Ty Rose" et Louise Cariou, Alexia Le Lay (née aux Glénan), Adrienne Volant et Marcelle Sellin à l'Hôtel Bodéré.

Le couple aura quatre enfants, trois filles et un garçon entre 1927 et 1943. Mais ceux-ci passent peu de moments tous en famille. L'écart de 5 à 6 ans entre chaque naissance fait que chacun passera sa petite enfance comme un enfant unique. Dès l'âge de six ans, ils sont scolarisés à Loctudy chez la mère de Marie, à Léchiagat chez mes parents, ses oncle et tante pour Pierrot qui poursuivra ses études secondaires à Concarneau comme ses sœurs Marie-Claude et Huguette.

Les vacances scolaires les réunissent enfin sur l'île qui représente à leurs yeux un petit paradis, sauf certains hivers où la tempête les retient, à leur grand désespoir, éloignés de leurs parents. Saint- Nicolas, c'est un autre univers où ils se partagent entre les jeux, la pêche à pied et quand ils grandis- sent le travail auprès de leurs parents.

Comme dans la majorité des familles, les Bodéré élèvent quelques poules, des oies dont le duvet sert à confectionner des édredons, une chèvre et une vache pour le lait. Cette dernière a des agissements plutôt déconcertants. Gourmande, affamée ? En liberté, elle sillonne l'île, engloutissant les chapeaux de paille traînant sur le sable, des savons posés près de la citerne, des vêtements. Louis Gloaguen de Léchiagat réussit à grand peine à récupérer sa vareuse en tirant sur la manche qui pend encore au mufle de la vache.

Multiples fonctions sociales

Son temps libre, Pierre le consacre à sa passion pour la chasse, particulièrement les canards. Pierrot l'accompagne ainsi que ses compagnons inséparables, Mousse et Biniou, deux chiens aussi compétents pour saisir en mer un poisson s'échappant du filet que pour traquer le canard- même s'il faut le poursuivre à la nage.

Il y eut aussi le chien Bouboule. A son propos, Raymonde m'a raconté qu'un jour, intriguée par son comportement, elle le suivit le long du sentier menant à la ferme. Bouboule, habile chasseur de rats, accompagnait un de ceux-ci, amputé d'une patte, vers son refuge ! Il n'avait pas voulu se mesurer à plus faible que lui et s'engager dans une bataille inégale.

Adjoint spécial représentant la commune de Fouesnant et de par les fonctions dont il a été investi, Pierre a aussi affaire à terre. Il doit régler les litiges entre insulaires, marins, plaisanciers qui fréquentent de plus en plus l'archipel, calmer les bagarres souvent sans bien-fondé particulièrement quand un verre de trop a échauffé les esprits. Dans un article paru en 1953 dans le magazine "L'Illustration", Pierre déclare à son ami le journaliste et peintre Robert Nally : "Pourquoi ne nous applique t-on pas les textes de Colbert ? Voilà une législation qui tenait compte des cas particuliers des habitants d'îles semblables aux nôtres. Mais aujourd'hui l'administration ne se montre disposée à prendre en considération les cas particuliers. Ainsi on nous oblige à aller voter à Fouesnant. C'est pratiquement impossible. Autrefois, on votait dans les îles. Pourquoi ne pas continuer ? En ce qui me concerne, vous savez que j'ai la garde des viviers d'un grand restaurant parisien. Je ne peux vraiment pas les abandonner. Comment voulez-vous que fassent les gardiens de phare de l'Ile aux Moutons et de Penfret ? Et le fermier du Loc'h ? Il ne peut pas non plus s'absenter toute une journée. Résultat : aux dernières élections, personne n'a pu voter. "

Lorsque les habitants des Glénan apprennent qu'il vont être soumis à l'impôt ils protestent à raison. En effet, l'île ne possède ni eau courante, ni électricité. Les quelques demandes que Pierre Bodéré adressent aux services officiels, pour l'entretien de l'île, restent sans réponse. Quand il demande aux Ponts et Chaussées de réparer la cale d'atterrage de Saint-Nicolas endommagée par la tempête, il obtient un refus mais reçoit cependant quelques sacs de ciment. Il est évident qu'on lui signifie d'effectuer le travail lui-même ce qu'il fera avec deux autres marins.

Heureusement pour les sédentaires des Glénan, les Pouvoirs Publics avaient organisé depuis un certain temps le ravitaillement hebdomadaire des Iles. A l'arrivée de Pierre aux Iles, ce ravitaillement est assuré par le cotre à voile des Ponts et Chaussées, l' "Ostrée" puis le "Moelez".

Pendant l'occupation cependant, l' "Ostrée" reprend le service, ses moyens de navigation à voile et à moteur permettant une plus grande économie de carburant très rationné à cette époque. Après la guerre, le "Moelez" reprend sa place sous le nom d' "Henri Cevaer" en hommage à l'ingénieur, directeur des Ponts et Chaussées de Concarneau, résistant dénoncé et fusillé par les Allemands en 1944.

L'arrivée du ravitailleur chaque samedi est un jour de fêtes aux Iles. Après s'être arrêté à l'Ile aux Moutons et à Penfret, il aborde Saint- Nicolas où l'attendent aussi les habitants de Fort Cigogne, du Loc'h et de Drenec. C'est l'occasion pour tous de se retrouver et de parler des petits événements de la semaine. Après avoir pris possession de leur commande et du courrier, ils remettent une liste de leurs besoins pour la semaine suivante, en prenant soin de ne rien oublier. Puis chacun rejoint son île, heureux d'avoir pendant quelques heures retrouvé le contact avec les autres ce qui leur manque parfois dans l'environnement qui est le leur.

Patron du canot de sauvetage

A "Ty Rose" et ensuite à l'Hôtel Bodéré figurent les cadres de satisfaction, les attributions de médaille de sauvetage et les deux prix Carnegie témoignant de l’héroïsme de Pierre qui par son courage a sauvé plus de cent cinquante hommes lors des furieuses tempêtes qui se sont déroulées autour de l'archipel. Le sauvetage terminé, il accueille chez lui les naufragés éprouvés par le rude combat qu'ils ont dû livrer avec l'aide de Pierre pour échapper à la mort. Cet homme simple et valeureux, malgré sa rudesse de caractère, sait les réconforter. Il leur donne des vêtements, leur offre repas et abri et les ramène sur le continent quand la mer s'est calmée.

Ces sauvetages qui souvent relèvent de l'exploit, représentent une solidarité innée entre marins. Les médailles, les décorations sont de moindre importance.

Lorsque l'imminence d'une forte tempête se fait sentir, les marins veillent à tour de rôle près de l'abri du canot de sauvetage construit en 1881. Dès que l'alerte est donnée par le canon d'alarme du sémaphore de Penfret, Pierre et un équipage de marins présents arment le canot de sauvetage. Pierre effectue ses premières sorties à la rame avec le "Georges et Maurice", ensuite il prendra son propre canot pour arriver plus rapidement sur les lieux du naufrage.

La fin d'une époque

Progressivement Pierre va réduire ses activités. En 1953, il décide d'abandonner la gérance des viviers de la Maison Prunier de Paris qu'il avait acquise en prenant la suite de Guillaume Bodéré, mobilisé en 1939. Son fils Pierrot envisage de lui succéder mais l'habitation est vétuste et des briques se détachent parfois de son toit plat, représentant un danger pour les occupants du lieu.

Pierre désirant garder un pied-à-terre sur l'île, lorsqu'il prendra sa retraite définitive, se fait construire une maison préfabriquée à côté de l'hôtel-restaurant dont il confie l'exploitation à Pierrot en 1956. Pierrot et son épouse Jeanine y restent dix ans puis reviennent s'installer à Léchiagat. Pierrot continue d'exercer la pêche aux Glénan, tandis que Pierre et Marie continuent à tenir le café jusqu'en 1970.

Mais quel contraste avec leurs débuts ! La raréfaction du homard et de la langouste, l'évolution de la pêche vers le chalut ont provoqué une désertification des marins aux alentours des Glénan. Le tourisme et les loisirs ont remplacé la pêche. Les nouveaux résidants occasionnels sont les stagiaires du Centre Nautique des Glénan et du Centre International de Plongée.

C'est l'esprit rempli d'autres souvenirs que Pierre quitte cet environnement qui ne correspond plus à celui d'un travailleur de la mer.

Pierre avait tout d'abord songé à s'établir plus tard à Concarneau. En 1946 le couple a acheté une maison dans la "Ville Close" pour se rapprocher de leurs enfants y poursuivant leurs études.

Des combles il y a une vue magnifique sur la mer, mais ils ne pourront jamais l'habiter, leurs loca- taires refusant de quitter les lieux. Alors ils achètent un appartement dans l'ancienne gendarmerie qu'ils revendent en 1970

Retraite définitive à Léchiagat

A cette date, Pierre revient à Léchiagat où il a fait construire sur un terrain qui lui vient de sa famille une maison en mitoyenneté avec ses frères et sœurs. Il vit une retraite paisible, retrouvant ses anciens camarades pour des parties de cartes, visitant ses enfants et ses proches. Avec le "Nelly" qu'il a conservé, il retourne de temps en temps avec Marie à Saint-Nicolas. L'hôtel Bodéré, vendu en 1972 au Conseil Général du Finistère, a été rasé car il masquait en partie les feux du phare de Penfret.

Le 16 décembre 1983, âgé de 82 ans, Pierre décède de maladie.

Sa maison préfabriquée ne résiste pas à l'ouragan de 1987. Pierre Bodéré aura imprégné les Glénan de sa forte personnalité mais les témoignages matériels de sa longue existence dans l'archipel ont eux aussi disparu.

Adrien BODERE Souvenirs recueillis par Annie Palud.

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